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Le salaire de la mode |

Le salaire de la mode


La tragédie du Rana Plaza, qui aurait pu être évitée, lève le voile sur les secrets d’une mode à petits prix arrivée au bout de son modèle économique …

Lorsqu’une filière composée de 5 000 usines représente 80 % des exportations d’un pays et peut se targuer d’avoir créé 2 millions d’emplois en 10 ans (4 millions au total à ce jour), on serait tenté d’applaudir des deux mains. Les consommatrices (pour 60 % européennes), bénéficiaires de cette formidable mode à petit prix, se joignant volontiers aux applaudissements !

Mais comment réagir quand cette même filière nous donne à voir l’envers du glamour de la petite robe d’été à 29,95 euros affichée dans nos magazines ?

Le textile en plein coup de grisou

L’effondrement le 24 avril de l’immeuble Rana Plaza qui abritait cinq ateliers de confection a fait 1 127 morts. C’est la plus grande catastrophe industrielle qu’ait connue le Bangladesh. Elle est le fruit de multiples négligences, dont celle d’un État qui tout en étant le plus gros contributeur des forces onusiennes de maintien de la paix, échoue à imposer le respect de normes de construction et de sécurité à « ses » industriels stratégiques.

Comment vont réagir les consommateurs(rices) de cette fast fashion ? Une longue éducation est à opérer, mais gardons-nous de creuser le sujet ici aujourd’hui. Il nous mènerait dans les abysses du sacro-saint pouvoir d’achat et de tant d’autres considérations qui tournent en boucle sur notre société de consommation. En bref, si l’on ne peut blâmer les jeunes mamans, dont les fins de mois sont ric-rac, d’habiller leurs enfants chez H&M, Zara ou chez Carrefour… celles qui sont plus à l’aise financièrement ne devraient-elles pas y réfléchir à deux fois ? Aux blogueuses de mode de jouer leur rôle…

À coup sûr, les grandes enseignes jalonnant les rues commerçantes occidentales et celles de la grande distribution ne peuvent pas rester les bras ballants. Ce sont elles qui entretiennent des relations d’affaires auprès des industriels du textile bangladais. Cette tragédie, qui aurait pu être évitée, lève le voile sur les secrets d’une mode à petits prix arrivée au bout de son modèle économique. Quels espoirs pouvons-nous fonder sur l’accord qui vient d’être signé ?

Un accord qui répond au volet sécurité au travail

On ne peut que saluer l’accord signé le 15 mai entre 31 marques occidentales d’habillement (Zara, H&M, Marks & Spencer, Benetton, Carrefour, C&A, G-Star, Esprit, Mango, Calvin Klein, etc.), les confédérations syndicales IndustriALL et UNI Global ainsi que des ONG (Clean Clothes Campaign, Avaaz, etc.).

Fruit de discussions initiées en novembre 2012, il a pour objectif de mettre en place sur 5 ans un programme d’inspection et de rénovation des bâtiments et dispositifs de sécurité incendie des ateliers de confection bangladais. Il prévoit un mécanisme d’inspection indépendante portant sur au moins 65 % du volume de production acheté par les entreprises signataires. Ces résultats seront rendus publics et la gouvernance du dispositif garantit une vraie implication des travailleurs et de leurs représentants. Fort bien.

Les donneurs d’ordres s’engagent par ailleurs à prendre en charge financièrement les réparations et rénovations nécessaires de l’outil industriel… Qu’est-ce à dire ? C’est la mise en lumière d’une évidence. Les prix d’achat consentis par les donneurs d’ordres ne permettent pas aux sous-traitants de faire les investissements garantissant des conditions de travail décentes. En acceptant de contribuer au financement des travaux, les grandes marques l’admettent. C’est la démonstration de l’épuisement d’un modèle économique qui a formidablement bien fonctionné, en oubliant au passage son coût social.

Silence radio sur une évolution profonde des pratiques d’achat

Des étiquettes des marques Tex (Carrefour), In Extenso (Auchan) et Camaïeu ont été retrouvées sur les lieux. Les trois entreprises démentent formellement avoir eu des relations commerciales directes avec les sociétés opérant dans l’immeuble effondré. Ne pas avoir passé commande directement auprès des ateliers du Rana Plaza est une chose, admettre que leurs partenaires d’affaires directs aient pu faire appel à eux, sans leur consentement, en est une autre.

Plusieurs questions se posent : pour quelle raison le fournisseur direct d’un grand donneur d’ordre fait-il appel à un sous-traitant comme cela semble avoir été le cas ? Est-il soumis à des délais de livraison trop exigeants ? Les conditions commerciales consenties par les acheteurs sont-elles trop défavorables pour lui permettre d’embaucher, d’investir dans des infrastructures adaptées ?

L’accord signé le 15 mai aborde le sujet à mots couverts. En contrepartie de l’engagement des usines bangladaises de se soumettre aux audits et de se mettre aux normes, les entreprises signataires (dont Carrefour) s’engagent à financer les travaux de rénovation par le biais de prêts, de dons directs voire de « business incentives » et à maintenir les relations commerciales pendant au moins la durée de l’accord (5 ans).

En obligeant les acheteurs à établir des conditions commerciales viables avec leurs sous-traitants, l’accord met la question des délais de livraison et des marges sur le devant de la scène.

Courage politique vs égoïsme économique

Devant l’émoi provoqué par cette catastrophe le ministère du Commerce extérieur a saisi le Point de Contact National (PCN) français de l’OCDE qui est en charge d’assurer le respect des principes directeurs de l’OCDE. Nicole Bricq recevra à Bercy jeudi 23 mai à 15 heures les ONG, les syndicats et les importateurs français de textile. À l’ordre du jour, apporter des réponses sur la responsabilité des entreprises multinationales vis-à-vis de leurs « relations d’affaires » à travers la chaine d’approvisionnement bangladaise.

Cette notion de « relations d’affaires » qui sera au centre des discussions est absolument capitale. Parmi les questions à résoudre : jusqu’où, en qualité de donneur d’ordre, dois-je m’assurer du respect des normes sociales fondamentales ? Ma diligence raisonnable s’étend-elle aux sous-traitants avec lesquels j’ai des relations d’affaires indirectes ?

Les principes directeurs de l’OCDE exigent des entreprises multinationales de prévenir et d’atténuer toute incidence négative liée à leur activité. Le contexte de l’industrie du textile bangladaise et les risques associés sont connus depuis un moment des signataires de l’accord (depuis 2006 plus de 500 ouvriers sont morts dans des incendies). L’influence qu’ils exercent sur la filière par leur puissance d’achat est incontestable. Les acheteurs doivent faire preuve d’une diligence raisonnable renforcée.

L’inévitable traçabilité sociale des produits

Ce qu’exige l’application des principes de l’OCDE ? Ni plus ni moins qu’une garantie de traçabilité sociale des produits textiles, sur toute la chaine d’approvisionnement. C’est aussi une attente des consommateurs confirmée par de récents sondages.

La réunion du 23 mai est l’occasion pour le PCN français de faire adopter une interprétation ambitieuse de l’accord signé le 15 mai et du devoir de diligence raisonnable qui est au cœur des principes directeurs de l’OCDE.

Doit en sortir l’engagement exprès des grandes entreprises du secteur d’améliorer les conditions commerciales consenties à leurs sous-traitants, où qu’ils se trouvent… même si c’est au prix d’une réduction de leurs propres marges !

Ce faisant, le PCN français conforterait le gouvernement hollandais, dont Lilianne Ploumen, ministre du Commerce extérieur et du Développement, est aux avants-postes de la mise en œuvre de l’accord déclarait le jour de sa signature « La course aux prix les plus bas doit cesser. »

Autant de questions éthiques et techniques abstraites aux conséquences bien concrètes. Car à quoi bon permettre aux femmes françaises, britanniques, espagnoles, allemandes ou norvégiennes d’exprimer leur féminité si leurs petites robes d’été sont au prix de la vie de travailleuses bangladaises ?

Yann Queinnec


> Sur le site du Cercle Les Echos

Crédit photo : Phil Whitehouse